La vallée qui ne s'excuse de rien
La Barossa, c'est le volume à fond. Pas dans le sens grossier. Dans le sens d'un blues joué avec les tripes — rien n'est retenu, tout est assumé.
Quatre-vingts kilomètres au nord-est d'Adélaïde, cette vallée d'Australie-Méridionale produit des Shiraz que vous reconnaîtriez les yeux fermés : chocolat noir, confiture de prune, vanille d'élevage en fût américain, une chaleur qui tapisse toute la bouche. Certains trouvent ça excessif. Je pense qu'ils n'ont pas goûté les bonnes bouteilles, ou qu'ils les ont bues sans manger.
Ce qui rend la Barossa unique, ce n'est pas la chaleur. C'est l'âge des vignes. Le phylloxéra n'a jamais atteint l'Australie-Méridionale — une décision de quarantaine du XIXe siècle qui s'est avérée la plus importante mesure viticole de l'histoire du pays. Turkey Flat possède des pieds de Shiraz de 1847. Ces vignes étaient en terre avant l'invention du téléphone.
Cépages clés
Le Shiraz domine. Soixante pour cent de l'identité de la Barossa tient dans ce cépage. Mais voilà où la plupart des gens se trompent : ils goûtent un gros Shiraz boisé, décrètent qu'ils connaissent la Barossa et passent à autre chose. C'est comme manger un croissant industriel et dire qu'on connaît la viennoiserie française.
Le Grenache vit un moment fort. Vieilles vignes de Barossa, producteurs comme Cirillo ou Yelland & Papps — couleur plus claire, fraise, poivre blanc, plus parfumé, moins fatigant à boire. Le Cirillo 1850 Ancestor Vine Grenache (40-50 euros) ne ressemble à rien d'autre que j'aie bu d'Australie.
Et puis le Riesling d'Eden Valley, la sous-région en altitude. Pewsey Vale et Henschke Julius (15-20 euros) sont secs, acides, tendus comme un fil. Si vous arrivez à les oublier cinq ans en cave, ils évoluent vers le miel et le pétrole. Pas facile de résister.
Styles signatures
Sur une carte des vins, « Barossa Shiraz » couvre un spectre énorme. Un Penfolds Bin 28 Kalimna (20-25 euros) est riche, accessible, boisé vanillé, le genre de vin qui plaît à tout le monde sans faire de concessions. C'est la Barossa que les gens connaissent.
Un cran au-dessus, ça devient plus intéressant. Torbreck RunRig (80-100 euros) ou Henschke Hill of Grace (350 euros et plus) sont des vins de garde. Mais honnêtement, pour ce soir, je prendrais plutôt le Langmeil Three Gardens GSM (15-18 euros). Le Grenache apporte le parfum, le Shiraz la colonne vertébrale, le Mourvèdre ce côté viandé en finale. C'est un vin à 15 euros qui glisse comme un vin à 35.
Un caviste du Marais m'a fait goûter un vieux Grenache Barossa l'an dernier, en me disant « goûte ça, tu vas croire que c'est un Châteauneuf ». Il n'avait pas tort. La texture, les épices, cette douceur tannique. Le prix : 22 euros. On est loin des 45 euros d'un Châteauneuf moyen.
À repérer sur la carte des vins
Si un restaurant a une section australienne, la Barossa y sera. La question, c'est laquelle.
Passez votre chemin sur les « Barossa Valley Shiraz » génériques à prix fort. C'est le Chianti touristique de l'Australie : correct, jamais mémorable. Cherchez les noms de producteurs. Peter Lehmann, Grant Burge, Two Hands, Torbreck, Yalumba — ce sont les noms qui comptent.
Mon réflexe dans un steakhouse avec une section australienne : trouver le Shiraz Barossa le moins cher d'un producteur nommé. Neuf fois sur dix, il bat le Cabernet californien deux lignes au-dessus qui coûte le double.
Accords mets-vins régionaux
Barossa Shiraz et agneau cuit lentement, c'est un de ces accords qui semble programmé dans la nature. Le gras de l'agneau, le sucre de la cuisson longue, la vanille résiduelle du Shiraz élevé en fût — tout s'aligne sans effort.
Le barbecue, c'est l'autre accord évident. Pas seulement australien : le brisket fumé à l'américaine, le pulled pork, les travers de porc glacés épicés. Je pensais que le Zinfandel était le vin du barbecue. J'ai changé d'avis. Le Shiraz Barossa a plus de fruit, le boisé encadre la fumée au lieu de la combattre, et l'alcool tient face aux épices agressives.
Le cheddar affiné fonctionne à merveille. La Barossa Cheese Company fait un cheddar sous toile qui, avec un verre de Shiraz vieilles vignes, forme un des accords les plus simples et les plus justes que je connaisse.
Là où la Barossa ne marche pas : poisson délicat, salade légère, tout ce qui demande de la finesse. Ça, c'est le territoire du Riesling d'Eden Valley.
Bons plans
C'est la grande force de la Barossa. Les vins d'entrée de gamme sont sincèrement bons.
- Peter Lehmann Barossa Shiraz (10-13 euros) : Honnête, généreux, prune noire et chocolat. Un vin de semaine qui donne plus que ce qu'il promet
- Yalumba Samuel's Collection (10-14 euros) : Shiraz-Cabernet ou Shiraz pur, les deux sont fiables
- Langmeil Three Gardens GSM (15-18 euros) : Mon choix pour les dîners où je veux qu'on me demande ce qu'on boit
- Pewsey Vale Riesling (14-18 euros) : Riesling sec d'Eden Valley, tendu, qui griffe au-dessus de sa catégorie
Entre 12 et 18 euros, on obtient des vins qui coûteraient 25 à 35 euros s'ils venaient de Californie. Le taux de change aide, l'absence de classement aide encore plus.
Le bon Shiraz pour le bon plat
Quand la carte affiche trois vins australiens et que vous hésitez, photographiez-la. Carafe sait faire la différence entre un Grenache Barossa qui irait avec votre tajine d'agneau et un Shiraz Barossa taillé pour votre entrecôte. La carte les range dans la même section « Australie ». Pas Carafe.